Depuis 35 ans, ERA Architectes joue un rôle de chef de file stratégique dans la compréhension du patrimoine comme phénomène en constante évolution. À mesure que la firme croît et que notre approche du travail avec le patrimoine se transforme.
Nos talents interdisciplinaires, notre regard critique et nos liens profonds avec l’environnement bâti existant nous amènent à concevoir les lieux comme des entités vivantes à travers le temps. À mesure que les personnes, les communautés, les valeurs et les sociétés évoluent, il devient essentiel de créer de nouvelles manières d’interpréter les lieux qu’elles fréquentent et chérissent. Par la richesse de nos perspectives, de nos expertises et passions, il nous importe tout autant de rester constants dans notre rôle de gardiens des relations entre les êtres humains et leur environnement.
Pour illustrer la manière dont les différents studios d’ERA abordent ce travail de façon à la fois distincte et complémentaire, cette série d’entretiens entre le critique culturel Alessandro Tersigni et les associés principaux de la firme mettra en lumière notre parcours, notre direction future et comment cette diversité de pratiques vient à la fois enrichir et complexifier de manière féconde notre approche du patrimoine au XXIᵉ siècle.
Alessandro Tersigni: Quel est votre rôle chez ERA ?
Ya’el Santopinto: Je suis associée principale à la firme et je dirige notre pratique en résilience; un ensemble de projets axés sur la modernisation, l’amélioration de la qualité et la décarbonation, avec un fort ancrage dans la construction de communautés et le logement abordable. Cela inclut l’initiative Tower Renewal, que je co-dirige avec mon collègue Graeme Stewart. Je travaille surtout sur des immeubles résidentiels à logements multiples — qu’il s’agisse d’abris, de logements de transition, abordables ou très abordables — et je cherche des façons de leur donner une seconde vie tout en les préparant aux défis du XXIᵉ siècle.

AT: Quel type de travail votre studio réalise-t-il?
YS: Notre grande question de fond, c’est : qu’est-ce qu’un logement de qualité? La réponse est plurielle. C’est une question de durabilité, bien sûr, mais aussi une ville des « cinq minutes »; accès aux services, aux ressources et à sa communauté. Le défi consiste souvent à produire ces qualités dans des secteurs comme les banlieues intérieures de Toronto qui n’ont pas été conçues ainsi. Quand un propriétaire vient nous voir pour décarboner un immeuble, nous disons : « D’accord, mais d’abord voyons comment rendre ce bâtiment plus sain et plus confortable pour ses occupants. » La réduction du carbone suit naturellement quand on commence par le confort.
AT: Est-ce que la hiérarchie des valeurs associées à un logement de qualité évolue avec le temps?
YS: Oui, notre perception de ces relations est en constante évolution. Après la guerre, le Canada a construit un immense parc de logements à unités multiples, fondé sur des idées modernistes importées du Royaume-Uni et d’ailleurs en Europe. Cinquante ou soixante ans plus tard, ces mêmes bâtiments ne correspondaient plus à l’imaginaire esthétique du logement, et on les démolissait — comme à Regent Park. Lorsque nous avons lancé le partenariat Tower Renewal, la première étape a été de rendre visibles toutes les qualités de ces tours du milieu du siècle : elles sont vastes, lumineuses, construites en béton robuste des années 1960, et offrent des logements beaucoup plus généreux que ceux qu’on construit aujourd’hui. Il a fallu faire un travail culturel — écrire des livres, organiser des visites, collaborer avec l’ONF — pour rétablir ce narratif.

AT: En quoi ce travail se rattache-t-il à notre histoire et à notre héritage bâti?
YS: Quand nous arrivons dans une nouvelle communauté, nous commençons par apprendre et écouter avant même de tracer une ligne. C’est cohérent avec l’approche d’ERA dans les bâtiments dotés d’un statut patrimonial ou d’un tissu architectural significatif. Nous ne démolissons pas : nous renouvelons. Dans le contexte actuel de crise du logement, préserver du logement revient effectivement à en produire. Le travail de notre studio porte moins sur la préservation d’une expression architecturale que sur la possibilité d’un certain mode de vie en communauté; mais fondamentalement, nous mettons tous des compétences particulières au service des défis du bâti. À mesure que la notion de « valeur » dans ces lieux continue d’évoluer, ces approches vont encore davantage se rejoindre.
AT: Comment voyez-vous l’avenir d’ERA à mesure que la firme poursuit son évolution?
YS: ERA adopte depuis sa création une posture singulière, en abordant l’architecture comme une manière de comprendre les écosystèmes urbains dans leur ensemble. Par exemple, la transformation du quartier de la distillerie ne relevait pas seulement de la réutilisation adaptative des bâtiments, il s’agissait aussi de créer les conditions politiques et structurelles permettant la réanimation du quartier par les arts. ERA demeure transformatrice simplement en posant la question : « Comment une ville change-t-elle? »
La réussite de nos projets se mesure à la manière dont ils répondent à cette question. Nous avons toujours été une firme préoccupée par les systèmes, la culture et les relations entre les villes et les gens qui les habitent. Cette orientation nous place idéalement pour répondre à une diversité croissante d’enjeux, de valeurs et de paradigmes qui se chevauchent.
Photographie de portrait : Mina Markovic
