Depuis 35 ans, ERA Architectes joue un rôle de chef de file stratégique dans la compréhension du patrimoine comme phénomène en constante évolution. À mesure que la firme croît et que notre approche du travail avec le patrimoine se transforme.
Nos talents interdisciplinaires, notre regard critique et nos liens profonds avec l’environnement bâti existant nous amènent à concevoir les lieux comme des entités vivantes à travers le temps. À mesure que les personnes, les communautés, les valeurs et les sociétés évoluent, il devient essentiel de créer de nouvelles manières d’interpréter les lieux qu’elles fréquentent et chérissent. Par la richesse de nos perspectives, de nos expertises et passions, il nous importe tout autant de rester constants dans notre rôle de gardiens des relations entre les êtres humains et leur environnement.
Pour illustrer la manière dont les différents studios d’ERA abordent ce travail de façon à la fois distincte et complémentaire, cette série d’entretiens entre le critique culturel Alessandro Tersigni et les associés principaux de la firme mettra en lumière notre parcours, notre direction future et comment cette diversité de pratiques vient à la fois enrichir et complexifier de manière féconde notre approche du patrimoine au XXIᵉ siècle.
Alessandro Tersigni: W Quel est votre rôle chez ERA et quel type de travail réalise votre studio?
Victoria Angel: Je suis associée principale à la firme, avec un parcours un peu particulier puisque je ne viens pas de l’architecture mais du patrimoine culturel et de la planification patrimoniale. Cela a façonné la composition de l’équipe que je dirige au bureau satellite d’ERA à Ottawa, même si certaines personnes sont basées à Toronto. Notre studio réunit un large éventail d’expertises en patrimoine culturel, en paysages culturels et en architecture de conservation — nous avons même une historienne dans l’équipe. Nous collaborons beaucoup avec le reste de la firme, en particulier avec le bureau de Montréal, avec lequel nous sommes en train de fusionner. C’est une transition très stimulante pour nous.
AT: Comment décririez-vous le travail d’ERA?
VA: Je perçois le travail d’ERA comme la traduction, en pratique, des idées contemporaines liées aux lieux. Nous avons souvent fait avancer le champ de la conservation en affrontant des problèmes complexes et en développant, dans ces contextes-là, des stratégies, approches et outils novateurs. Une chose remarquable chez ERA, c’est notre capacité à accueillir la diversité des expertises et des points de vue qui coexistent dans nos studios. Cette profondeur de pratique crée des débats constructifs. On se remet mutuellement en question, on partage les apprentissages, et cela nous place dans une position enviable pour aborder à peu près tout ce qui se présente.

AT: Comment comprenez-vous le patrimoine, et cette compréhension a-t-elle évolué?
VA: Une façon importante dont ERA conçoit le patrimoine est par la lunette des paysages culturels. Cela signifie que nous voyons le patrimoine comme quelque chose de vivant et de dynamique, issu de relations soutenues entre les gens et les lieux au fil du temps. Pour nous, il est à la fois matériel et immatériel, à l’intersection de la nature et de la culture. Quand je me suis jointe à ERA en 2012, ces idées commençaient tout juste à émerger, et la firme a été à l’avant-plan de débats parfois difficiles sur leurs implications pour l’identification et la gestion du patrimoine. Depuis, la notion de patrimoine vivant gagne en acceptation, mais les outils de conservation doivent encore évoluer de manière significative pour permettre son application réelle.
AT: Est-ce qu’à un certain moment tout devient patrimoine?
VA: D’une certaine façon, oui. On pourrait soutenir que l’ensemble de nos environnements bâtis et naturels constitue notre héritage commun et notre responsabilité collective. Compte tenu de la crise climatique et des autres menaces existentielles actuelles, nous n’avons plus le luxe d’ignorer ce qui existe déjà — il faut le considérer comme une ressource à utiliser avec discernement. La vraie question, c’est : comment les relations entre les personnes et les lieux peuvent-elles éclairer la manière dont le changement peut, et devrait, se produire? Comment comprendre le passé en reconnaissant les contributions de tout le monde? Et comment tirer le meilleur parti de ce que nous avons, sur les plans social et fonctionnel?
AT: Quels seraient, selon vous, les besoins à venir? Comment aimeriez-vous voir évoluer notre compréhension de la valeur des lieux?
VA: J’aimerais que le travail qu’ERA accomplit — comprendre, réparer et adapter l’existant — soit beaucoup mieux intégré aux pratiques d’aménagement conventionnelles. Plutôt que de créer un « cercle rouge » autour du patrimoine pour le protéger, le réflexe par défaut devrait être la réutilisation des ressources existantes. Je peux très bien imaginer le système de planification évoluer en ce sens : parler moins de patrimoine et de désignation, et davantage de la gestion éclairée de ce qui est déjà là. Pour que cela fonctionne, il faut continuer de créer et d’habiter des espaces de discussion et de débat comme une composante normale de notre pratique.
AT: Pouvez-vous partager un projet stimulant sur lequel vous travaillez en ce moment?
VA: ERA agit comme planificateur patrimonial pour la première réhabilitation complète de l’édifice du Centre et d’importantes sections de la Colline du Parlement — le plus vaste projet de conservation jamais entrepris au Canada, et l’un des plus importants au monde actuellement. Nous contribuons à transformer le site de manière fluide, afin qu’il réponde aux exigences du Parlement et aux attentes contemporaines en matière de sécurité, de salubrité, de durabilité, d’accessibilité et d’inclusion. Le projet exige une approche qui témoigne du respect du passé tout en exprimant les aspirations de la société actuelle. Une foule d’enjeux et de valeurs majeures pour les Canadiennes et les Canadiens s’y jouent en direct. Difficile de trouver plus significatif.
Photographie de portrait : Mina Markovic
