Depuis 35 ans, ERA Architectes joue un rôle de chef de file stratégique dans la compréhension du patrimoine comme phénomène en constante évolution. À mesure que la firme croît et que notre approche du travail avec le patrimoine se transforme.
Nos talents interdisciplinaires, notre regard critique et nos liens profonds avec l’environnement bâti existant nous amènent à concevoir les lieux comme des entités vivantes à travers le temps. À mesure que les personnes, les communautés, les valeurs et les sociétés évoluent, il devient essentiel de créer de nouvelles manières d’interpréter les lieux qu’elles fréquentent et chérissent. Par la richesse de nos perspectives, de nos expertises et passions, il nous importe tout autant de rester constants dans notre rôle de gardiens des relations entre les êtres humains et leur environnement.
Pour illustrer la manière dont les différents studios d’ERA abordent ce travail de façon à la fois distincte et complémentaire, cette série d’entretiens entre le critique culturel Alessandro Tersigni et les associés principaux de la firme mettra en lumière notre parcours, notre direction future et comment cette diversité de pratiques vient à la fois enrichir et complexifier de manière féconde notre approche du patrimoine au XXIᵉ siècle.
Alessandro Tersigni : Parlez-moi de votre parcours et de la façon dont vous êtes arrivé chez ERA.
Andrew Pruss : Je suis formé comme architecte et je pratique à Toronto depuis plus de 35 ans, dont 22 au sein d’ERA. Avant cela, j’ai surtout travaillé sur des projets d’insertion et de réutilisation adaptative, avec un vif intérêt pour l’histoire des lieux et leurs contextes. Quand je suis entré chez ERA, Michael et Edwin dirigeaient une équipe d’une douzaine de personnes et m’ont confié la transformation du quartier de la distillerie — un dossier sur lequel nous sommes toujours engagés. C’est vraiment notre façon d’agir : intervenir comme partenaires-facilitateurs, en apportant une expertise qui s’inscrit dans des lieux existants, parfois sur le long terme.

AT : Quel type de travail votre studio réalise-t-il?
AP : Nous travaillons en réutilisation adaptative, en conservation et en planification patrimoniale — des exercices considérable, parce qu’ils reviennent à défendre certaines lectures, transformations et formes de gestion des lieux, tout en répondant à des exigences réglementaires et en fournissant les assises techniques qui permettent de réaliser ces visions. Nous apportons un savoir qui devient rare : la compréhension des matériaux et des modes de construction historiques, ainsi que des types bâtis associés. Par exemple, pourquoi les anciennes églises de Toronto ont-elles été construites comme elles l’ont été? On les associe aujourd’hui à des symboles, mais elles étaient conçues comme des machines fonctionnelles pour accueillir des congrégations. Comprendre cela est déterminant lorsqu’il s’agit de les réutiliser dans un contexte où les le nombre de croyants déclinent et les communautés se transforment.
AT: En quoi ERA se distingue-t-elle des autres firmes?
AP: ERA a commencé petite, mais dès le départ avec une approche multidisciplinaire. Nous avons ensuite bâti la capacité de travailler avec l’existant à toutes les échelles et à étapes : préplanification, politiques, stratégies, mise en œuvre — pas seulement en architecture mais aussi en paysages et en gestion de l’immatériel. Les firmes de patrimoine ont historiquement été petites et centrées sur des individus. Nous, c’est différent : au lieu d’avoir des départements cloisonnés, nous avons des studios composés de personnes aux profils multiples capables d’aborder un projet de façon holistique. Ils se ressemblent sur certains plans mais se distinguent utilement sur d’autres. Par exemple, l’initiative Tower Renewal menée par Graeme et Ya’el traite de lieux existants qui ne sont pas nécessairement du « patrimoine » au sens strict, mais qui exigent une nouvelle pertinence et un développement durable. Observer comment ces cadres qui se chevauchent poursuivent les mêmes buts et se renforcent mutuellement est un apprentissage continu pour nous.
AT: Qu’est-ce qui, selon vous, est demeuré constant chez ERA et qu’est-ce qui a changé?
AP: Le travail patrimonial s’est historiquement concentré sur la préservation. Aujourd’hui, figer une compréhension unique d’un lieu pour la faire durer dans le temps est de moins en moins pertinent. ERA cherche plutôt à définir comment les lieux peuvent rester pertinents dans le présent et l’avenir. Nous trouvons souvent des façons de rendre utiles aujourd’hui des bâtiments conçus pour des visions ou des usages d’hier. Des sites industriels deviennent des quartiers mixtes, des églises deviennent d’autres lieux de rassemblement, des hôpitaux continuent de servir de pôles civiques pour la science et la technologie, alors même que ces domaines changent de manière rapide et drastique. Tout cela revient à comprendre le changement et à le diriger vers des résultats porteurs de valeur.
AT: Pouvez-vous donner un exemple récent qui incarne cette approche ?
AP: Le Canary Building, dans le nouveau Canary District des West Don Lands, en est un bon exemple. C’est un projet patrimonial classique, représentatif d’une construction coloniale. La partie la plus ancienne date de 1864 — l’un des premiers établissements scolaires de Toronto — puis l’édifice a été agrandi, transformé en hôtel, puis en usine. Aujourd’hui, il est acquis par un propriétaire autochtone et intégré au Indigenous Hub du Canary District. La coexistence d’un édifice patrimonial fixe et de ce nouvel usage autochtone pose un défi. Je ne sais pas s’il est « résoluble ». Cependant, il incarne une intersection et une transition essentielles que nous devons affronter dans notre pratique, à Toronto comme ailleurs au pays.
AT: Comment voyez-vous l’avenir d’ERA à mesure que la firme poursuit son évolution?
AP: La théorie du patrimoine consiste à réfléchir au passé, possiblement à le conserver ou à l’honorer, tout en planifiant le futur. C’est une approche qui a beaucoup de résonance et qui croise d’autres cadres — ceux de la durabilité ou de certaines visions autochtones, par exemple. Leur point commun est une relation au continuum, plutôt qu’à l’obsolescence et au remplacement. L’idée de renouvellement n’a pas toujours été centrale dans les professions du design; elle l’est devenue au cours des 50 dernières années, mais c’était un point de départ chez ERA. Le monde change de manière radicale. Il faut savoir reconnaître les alliés, apprendre d’eux et adopter une façon de penser inclusive plutôt que restrictive. C’est ce dans quoi ERA continue d’investir.
Photographie de portrait : Mina Markovic
